L’exploitation minière sous-marine suscite depuis plusieurs années un vif débat, principalement en raison des dommages qu’elle pourrait infliger aux écosystèmes marins. Cependant, un autre aspect crucial de cette question est souvent sous-estimé : l’impact sur le patrimoine culturel subaquatique. Navires engloutis, récits de la traite transatlantique et connexions spirituelles des peuples autochtones sont autant de témoignages historiques que cette industrie naissante menace d’effacer.
◆ Un patrimoine sous-marin inestimable
Les océans ne sont pas de simples réservoirs de ressources minières : ils recèlent des traces inestimables de l’histoire de l’humanité. Parmi ces témoins du passé, on trouve des épaves de navires marchands et militaires, des restes d’avions abattus, mais aussi les vestiges de civilisations anciennes submergées par la montée des eaux.
En particulier, l’Atlantique conserve la mémoire tragique de la traite transatlantique des esclaves. De nombreux bateaux transportant des Africains ont sombré lors de la traversée, tandis que des milliers d’autres esclaves mourants ont été jetés par-dessus bord. Ce douloureux passé demeure inscrit dans les fonds marins, constituant un véritable cimetière sous- marin qui mérite reconnaissance et protection. Et que dire de la Méditerranée, dernière demeure de tant de migrants malheureux au cours des décennies récentes ?
Dans le Pacifique, le lien entre les populations autochtones et l’océan va bien au-delà des vestiges matériels. Comme le rappelle Hinano Murphy de l’association polynésienne Tetiaroa Society, la mer est le vecteur d’une transmission millénaire des savoirs, de la navigation traditionnelle aux rituels spirituels liés à l’eau. Détruire ces sites, c’est altérer une mémoire vivante et briser des filiations culturelles essentielles.
◆ Une menace imminente
L’extraction des ressources des grands fonds marins repose sur des technologies qui commencent à être opérationnelles, notamment pour les nodules polymétalliques dans le Pacifique. Mais l’Atlantique pourrait également être concerné, en raison de la présence d’autres types de gisements.
Les défenseurs des océans alertent depuis longtemps sur les conséquences écologiques de ces activités, comme la destruction des habitats sous-marins et l’altération des équilibres biologiques. Mais un aspect moins mis en avant est l’impact sur le patrimoine culturel subaquatique. Chaque forage ou dragage risque de détruire irrémédiablement des sites archéologiques non encore explorés.
◆ Un cadre juridique encore insuffisant
Lors de la session récente de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) en Jamaïque, des représentants de peuples autochtones ont plaidé pour que le code minier prenne en compte cet héritage culturel.
Le projet actuel prévoit bien une protection du patrimoine culturel subaquatique, imposant aux entreprises exploitantes de déclarer toute découverte de restes humains ou d’objets historiques. Toutefois, les modalités d’application et la définition même de ce patrimoine restent floues. Comme le souligne April Nishimura, représentante d’un clan des Gitxsan au Canada, se limiter aux épaves serait réducteur : “Notre lien avec l’océan passe aussi par le cycle des saumons qui remontent les rivières.”
Un groupe mené par la Micronésie propose d’élargir la définition à l’héritage “immatériel”, incluant les connaissances liées à la navigation et les traditions spirituelles. Cette reconnaissance serait un pas essentiel vers une protection effective.
◆ Quelles solutions pour préserver ce patrimoine ?
Plusieurs pistes sont avancées pour concilier exploitation des fonds marins et préservation du patrimoine. Charlotte Jarvis, archéologue maritime et membre de l’ONG The Ocean Foundation, souligne que des technologies permettent déjà d’identifier des sites sensibles avant toute exploitation.
Une autre idée serait d’établir une liste d’évaluation préalable, intégrant les avis des communautés concernées et des anthropologues. Si une zone s’avère trop riche en vestiges culturels ou en valeurs spirituelles, elle pourrait être interdite d’exploitation.
Enfin, la Micronésie préconise la création d’un comité spécialisé, incluant des représentants autochtones, pour conseiller l’AIFM sur les demandes d’extraction. Cette instance permettrait une meilleure prise en compte des intérêts des peuples de l’Océan.
◆ Vers une reconnaissance des fonds marins comme lieu sacré
Au-delà des considérations juridiques et scientifiques, il est crucial de reconnaître que les fonds marins ne sont pas un simple espace d’exploitation, mais une matrice de vie et de mémoire : « Nous sommes les enfants du peuple de l’Océan », rappelle Charlotte Jarvis.
Le Titanic, reposant à 3 800 mètres de profondeur, est l’exemple parfait de ces vestiges qui captivent l’imaginaire collectif. D’autres épaves moins célèbres n’en sont pas moins essentielles pour comprendre notre histoire commune.
Protéger ces sites, c’est non seulement préserver un passé, mais aussi garantir aux générations futures la possibilité de se réapproprier leur héritage. L’exploitation minière ne doit pas devenir une force aveugle effaçant sans discernement ce que la mer a conservé pendant des siècles…
« Nos ancêtres ont parcouru l’océan pendant des millénaires, transmettant les informations de génération en génération. L’océan est bien plus qu’une ressource, c’est notre mémoire, notre identité. Le détruire, c’est effacer une part de nous-mêmes.», Hinano Murphy
Jessica Baucher
* Crédit photo en tête d’article : ©Pixabay
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